Article paru dans le numéro 2 de la revue Episode, Novembre 2002, p.44-46

SIX FEET UNDER : condoléances en série
Par Alain Carrazé...
Six Feet Under ou les déboires des Fisher a déjà convaincu les derniers récalcitrants que, oui, la fiction télé de qualité existe bel et bien, et qu’un auteur oscarisé pour un long métrage (Alan Ball) peut décider de consacrer les prochaines années de sa carrière à une série. Mais sur le plateau de tournage, dans les studios Sunset Gower, il y a deux Alan qui président aux destinées de la série, tous deux producteurs exécutifs.

La première saison de Six Feet Under a sans nul doute marqué les esprits en France mais étonnement, pas autant aux Etats-Unis.
Lors de la diffusion initiale sur HBO, la série ne trouva que peu d’écho positif dans la presse-média. On lui reprochait son côté brouillon et on doutait qu’elle puisse éveiller l’intérêt. Le rouleau-compresseur Soprano y était sans doute pour quelque chose, puisque c’était encore la géniale création de David Chase qui était porteuse de l’image novatrice et provocante de la chaîne payante. Imaginer que le miracle puisse se produire pour une deuxième série "à la suite" était trop… Ils sont bons chez HBO, mais pas à ce point là tout de même. Et pourtant....
L’audience assez moyenne des premiers épisodes diffusés (4 millions de téléspectateurs) enfle, grandie et atteint les 5 millions quand les épisodes se terminent. La première saison de Six Feet Under remporte le Golden Globe de la meilleure série dramatique de l’année. Une fois la surprise et l’étonnement passés, la machine médiatique s’emballe : Six Feet Under est sacralisée. Elle devient la série-évènement du moment, aidée peut-être aussi par la disparition pour plus d’un an des Soprano. Curieuse situation : il aurait suffi aux critiques de regarder les épisodes pour se convaincre de la justesse de ton, de l’intelligence des propos et de la pertinence des sujets traités. Malgré les apparences cette production à haut taux d’accoutumance est un hymne à la vie.

Succès pour la 2ème saison

C’est dans cette ambiancez triomphale que la 2ème saison fut diffusée aux USA, à partir de mars 2002. Si la famille Fisher nous est maintenant bien familière, l’évolution des personnages est loin d’être terminée. A la mort du père, lors du tout premier épisode de la saison initiale se substitue maintenant la grave maladie dont souffre Nate. David n’a plus à cacher qu’il vit une relation homosexuelle : il doit maintenant la vivre, tout court. Tout comme sa mère, Ruth, qui va entièrement reconstruire ses « fondations ». La relation de Claire avec Gabe a pris un tournant particulièrement dangereux…et les secrets de Brenda seront au centre de la saison. Pour Alan Ball et Alan Poul, les deux « Alan » comme on les appelle sur le plateau, tout ce succès a un parfum de revanche. Les expériences de Ball à la télévision ont toutes été catastrophiques et Poul peut enfin choisir des réalisateurs digne de ce nom pour un projet télé « haut de gamme ». On n’est pas surpris non plus d’apprendre que cette série est très personnelle pour Ball, qui a vu mourir sa sœur à l ‘âge de 13 ans dans un accident de voiture dont il réchappa. Et quand on sait aussi que Ball n’a fait son « coming out » que vers ses 30 ans, le rapprochement avec David est évident.

EPISODE : N’avez-vous pas peur de faire une série qui traiterait de la mort ?

Alan Ball : Non, ça m’a plutôt intrigué. Dans la culture américaine, la mort est un sujet tabou et je me suis demandé qui étaient ces gens qui faisait quotidiennement face à la mort. On les paye pour qu’ils affrontent la mort à notre place. Comment cela influence leur vie ? Pour moi, c’était beaucoup plus intéressant que les autres idées de série que l’on me proposait à l’époque. Ce n’est pas une série sur la mort, d’ailleurs mais plutôt sur la vie en présence de la mort. Nous affrontons tous la mort d’un manière ou d’une autre. Mais ceux qui doivent lui faire face tous les jours doivent développer une bonne dose d’humour noir qui leur permet de supporter tout ça. Surtout, ils apprennent à mieux apprécier la vie car quand vous travaillez dans cette industrie, vous savez plus que n’importe qui que tout peut arriver. Cela reflète le principe bouddhiste d’être là, de vivre le moment présent. La vie est tout ce que vous avez et c’est la seule garantie.


EPISODE : Ce n’est pas trop déprimant de travailler toute la journée dans une maison funéraire, entouré de cercueils ?

Alan Poul : Vous savez, on s’y habitue très vite. Quant on avait fini les plateaux pour le premier épisode, tout le monde avait bien compris que nous allions beaucoup parler de la mort et c’est devenu très vite normal. Maintenant quand nous préparons de faux corps ou de vrais acteurs maquillés, on ne se demande même plus si c’est normal ou macabre. C’est ce que nous faisons, c’est notre boulot. On se sent un peu comme la famille Fisher. C’est ce qu’on fait pour vivre, ce n’et pas un problème.


EPISODE : Et quand vous rentrez chez vous, vous ne pensez pas que la vie est belle ?

Alan Poul : On se dit surtout que ça a été une dure journée et qu’on a besoin d’un verre. Mais parfois, il est vrai que nous sommes particulièrement émus. Je me rappelle d’un épisode de la première saison dans lequel une femme sort sa tête d’une limousine et se la fait écraser. On montre la reconstruction du visage en plusieurs étapes. Ca a été dur, même si tout était faux. Nous avons montré l’un des pires aspects de ce métier.


EPISODE : La mort du bébé de 3 mois a beaucoup marqué les esprits…

Alan Poul : Ca ne m’a pas gêné. Quand cet épisode a été diffusé, nous avons reçu beaucoup d' e-mail pour nous dire : « s’il vous plaît, plus d’enfant ». Mais quand nous le tournions, c’était tellement subjectif que la mort n’était pas du tout présente. La caméra allait dans un sens ou dans un autre, c’est tout. Et quand Federico travaillait sur le bébé c’était un faux et pour nous c’était tellement évident que cela ne nous a pas posé de problème.


EPISODE : Mais Six Feet Under est avant tout une série dramatique sur la famille…

Alan Ball : Oui, c’est bien une série sur la famille et sur ses relations. C’est assez proche d’un soap opéra. C’est une famille qui a enfoui beaucoup de sentiments au cours des années. Leurs relations sont très complexes. Ils ont tous besoin d’intimité et de chaleur humaine mais ils ont peur de l’avouer aux autres et à eux-même. La série parle de la façon dont chacun des membres de cette famille arrivera à se rapprocher des autres. On me dit souvent que c’est une famille de malades. Je ne le pense pas, ils n’ont commis aucun crime. Sont-ils névrotiques ? Bien sûr, mais qui ne l’est pas ? Ou en tout cas, qui d’intéressant ? (rire)


EPISODE : Vous gardiez un souvenir amère de vos collaborations passées à la télévision. Particulièrement pour Cybill ?

Alan Ball : Dans les séries pour lesquelles j’ai travaillé auparavant, il ne s’agissait au fond que de « relations publiques » pour les stars qui y jouaient. Elles ne donnaient vraiment pas l’impression de se mettre au service d’une entreprise artistique. « Cette série est là pour que je m’y montre sous mon meilleur jour. Et quand vous êtes scénariste, c’est incroyablement frustrant et énervant. Vous vous dîtes « je suis une putain qui touche son chèque ». Il y a beaucoup de scénaristes que ça ne dérange pas. Moi ça m’exaspérait. On m’a proposé tellement d’argent pour la troisième saison de Cybill que j’ai accepté. J’étais dégoûté de moi même alors, pendant que la série se tournait, j’ai écrit American Beauty. Un film qui parle d’un écrivain qui a perdu son intérêt pour la vie et qui le redécouvre. C’est exactement ce qui m’arrivait quand j’écrivais ce scénario. Je redécouvrais ma passion pour mon métier. La colère me stimule beaucoup. A l’époque je haïssais ce que je faisais. Mais si tout va bien je n’aurai plus jamais à faire ce genre de boulot.


EPISODE : Aux Etats-Unis, la série est diffusée sans coupure publicitaire. Pour vous c’est un avantage ou un inconvénient ?

Alan Poul : C’est le paradis. Travailler pour HBO c’est comme faire une petit film pour chaque épisode. La série peut durer le temps qu’il faut. Nous ne fonctionnons pas sur un timing précis. Il y a des épisodes qui font 45 minutes et d’autres 55. Parfois, ils doivent reculer la diffusion du programme suivant et ça ne leur pose pas de problèmes car ils veulent avoir une vraie intégrité artistique. On ne fait pas de remplissage entre les pubs et ça, ce n’est possible que sur le câble qui est financé par les gens qui s’abonnent. Nous ne sommes pas censurés. Les gens peuvent parler comme ils parleraient dans la vraie vie. Dans les séries des networks, on rentre immédiatement dans un autre monde puisque les héros ne parlent pas comme dans la vie.


EPISODE : Quelle est la place des réalisateurs sur Six Feet Under par rapport à d’autres séries ?

Alan Poul : Il y a beaucoup de bons réalisateurs qui travaillent à la télévision. Mais dans la plupart des cas, ils doivent se plier à des règles très strictes pour que chaque épisode ressemble à tous les autres. Dans notre série, ils sont libres d’apporter leur touche personnelle. Ca doit rester du Six Feet Under mais ils sont libres de faire de vrais choix artistiques. C’est pour ça que beaucoup de nos réalisateurs viennent du cinéma indépendant. Cela nous permet d’avoir des épisodes très différents.


EPISODE : Y-a-t-il un style Alan Ball ?

Alan Ball : American Beauty et Six Feet Under ont des tons très proches. Ils ressemblent beaucoup à ce que j’écrivais pour le théâtre avant de faire de la télé. A la télé, on me disait toujours que le public ne comprenait pas pourquoi un personnage agissait comme il agissait et on me demandait d’ajouter des lignes de dialogue pour tout expliquer. Je trouvais ça stupide et lourd. Mais apparemment, c’était ce que tout le monde voulait. Toutes les notes des studios étaient les mêmes. Quand j’y repense, c’était de la mauvaise écriture. C’était prendre le public pour des crétins. Il fallait tout leur servir à la petite cuillère et ne rien laisser en suspens. C’est pour cela que la majorité des télévisions commerciales sont sans intérêt. D’ailleurs, je ne regarde pas la télé. A part The Sopranos ou South Park et bien sûr mes propres séries ( Rire ).