EPISODE
: N’avez-vous pas peur de faire une série qui
traiterait de la mort ?
Alan Ball : Non, ça m’a plutôt intrigué.
Dans la culture américaine, la mort est un sujet tabou
et je me suis demandé qui étaient ces gens qui
faisait quotidiennement face à la mort. On les paye
pour qu’ils affrontent la mort à notre place.
Comment cela influence leur vie ? Pour moi, c’était
beaucoup plus intéressant que les autres idées
de série que l’on me proposait à l’époque.
Ce n’est pas une série sur la mort, d’ailleurs
mais plutôt sur la vie en présence de la mort.
Nous affrontons tous la mort d’un manière ou
d’une autre. Mais ceux qui doivent lui faire face tous
les jours doivent développer une bonne dose d’humour
noir qui leur permet de supporter tout ça. Surtout,
ils apprennent à mieux apprécier la vie car
quand vous travaillez dans cette industrie, vous savez plus
que n’importe qui que tout peut arriver. Cela reflète
le principe bouddhiste d’être là, de vivre
le moment présent. La vie est tout ce que vous avez
et c’est la seule garantie.
EPISODE : Ce n’est pas trop déprimant
de travailler toute la journée dans une maison funéraire,
entouré de cercueils ?
Alan Poul : Vous savez, on s’y habitue très
vite. Quant on avait fini les plateaux pour le premier épisode,
tout le monde avait bien compris que nous allions beaucoup
parler de la mort et c’est devenu très vite normal.
Maintenant quand nous préparons de faux corps ou de
vrais acteurs maquillés, on ne se demande même
plus si c’est normal ou macabre. C’est ce que
nous faisons, c’est notre boulot. On se sent un peu
comme la famille Fisher. C’est ce qu’on fait pour
vivre, ce n’et pas un problème.
EPISODE : Et quand vous rentrez chez vous, vous ne
pensez pas que la vie est belle ?
Alan Poul : On se dit surtout que ça a été
une dure journée et qu’on a besoin d’un
verre. Mais parfois, il est vrai que nous sommes particulièrement
émus. Je me rappelle d’un épisode de la
première saison dans lequel une femme sort sa tête
d’une limousine et se la fait écraser. On montre
la reconstruction du visage en plusieurs étapes. Ca
a été dur, même si tout était faux.
Nous avons montré l’un des pires aspects de ce
métier.
EPISODE : La mort du bébé de 3 mois
a beaucoup marqué les esprits…
Alan Poul : Ca ne m’a pas gêné. Quand
cet épisode a été diffusé, nous
avons reçu beaucoup d' e-mail pour nous dire : «
s’il vous plaît, plus d’enfant ».
Mais quand nous le tournions, c’était tellement
subjectif que la mort n’était pas du tout présente.
La caméra allait dans un sens ou dans un autre, c’est
tout. Et quand Federico travaillait sur le bébé
c’était un faux et pour nous c’était
tellement évident que cela ne nous a pas posé
de problème.
EPISODE : Mais Six Feet Under est avant tout une série
dramatique sur la famille…
Alan Ball : Oui, c’est bien une série sur la
famille et sur ses relations. C’est assez proche d’un
soap opéra. C’est une famille qui a enfoui beaucoup
de sentiments au cours des années. Leurs relations
sont très complexes. Ils ont tous besoin d’intimité
et de chaleur humaine mais ils ont peur de l’avouer
aux autres et à eux-même. La série parle
de la façon dont chacun des membres de cette famille
arrivera à se rapprocher des autres. On me dit souvent
que c’est une famille de malades. Je ne le pense pas,
ils n’ont commis aucun crime. Sont-ils névrotiques
? Bien sûr, mais qui ne l’est pas ? Ou en tout
cas, qui d’intéressant ? (rire)
EPISODE : Vous gardiez un souvenir amère de
vos collaborations passées à la télévision.
Particulièrement pour Cybill ?
Alan Ball : Dans les séries pour lesquelles j’ai
travaillé auparavant, il ne s’agissait au fond
que de « relations publiques » pour les stars
qui y jouaient. Elles ne donnaient vraiment pas l’impression
de se mettre au service d’une entreprise artistique.
« Cette série est là pour que je m’y
montre sous mon meilleur jour. Et quand vous êtes scénariste,
c’est incroyablement frustrant et énervant. Vous
vous dîtes « je suis une putain qui touche son
chèque ». Il y a beaucoup de scénaristes
que ça ne dérange pas. Moi ça m’exaspérait.
On m’a proposé tellement d’argent pour
la troisième saison de Cybill que j’ai accepté.
J’étais dégoûté de moi même
alors, pendant que la série se tournait, j’ai
écrit American Beauty. Un film qui parle d’un
écrivain qui a perdu son intérêt pour
la vie et qui le redécouvre. C’est exactement
ce qui m’arrivait quand j’écrivais ce scénario.
Je redécouvrais ma passion pour mon métier.
La colère me stimule beaucoup. A l’époque
je haïssais ce que je faisais. Mais si tout va bien je
n’aurai plus jamais à faire ce genre de boulot.
EPISODE : Aux Etats-Unis, la série est diffusée
sans coupure publicitaire. Pour vous c’est un avantage
ou un inconvénient ?
Alan Poul : C’est le paradis. Travailler pour HBO c’est
comme faire une petit film pour chaque épisode. La
série peut durer le temps qu’il faut. Nous ne
fonctionnons pas sur un timing précis. Il y a des épisodes
qui font 45 minutes et d’autres 55. Parfois, ils doivent
reculer la diffusion du programme suivant et ça ne
leur pose pas de problèmes car ils veulent avoir une
vraie intégrité artistique. On ne fait pas de
remplissage entre les pubs et ça, ce n’est possible
que sur le câble qui est financé par les gens
qui s’abonnent. Nous ne sommes pas censurés.
Les gens peuvent parler comme ils parleraient dans la vraie
vie. Dans les séries des networks, on rentre immédiatement
dans un autre monde puisque les héros ne parlent pas
comme dans la vie.
EPISODE : Quelle est la place des réalisateurs
sur Six Feet Under par rapport à d’autres séries
?
Alan Poul : Il y a beaucoup de bons réalisateurs qui
travaillent à la télévision. Mais dans
la plupart des cas, ils doivent se plier à des règles
très strictes pour que chaque épisode ressemble
à tous les autres. Dans notre série, ils sont
libres d’apporter leur touche personnelle. Ca doit rester
du Six Feet Under mais ils sont libres de faire de vrais choix
artistiques. C’est pour ça que beaucoup de nos
réalisateurs viennent du cinéma indépendant.
Cela nous permet d’avoir des épisodes très
différents.
EPISODE : Y-a-t-il un style Alan Ball ?
Alan Ball : American Beauty et Six Feet Under ont des tons
très proches. Ils ressemblent beaucoup à ce
que j’écrivais pour le théâtre avant
de faire de la télé. A la télé,
on me disait toujours que le public ne comprenait pas pourquoi
un personnage agissait comme il agissait et on me demandait
d’ajouter des lignes de dialogue pour tout expliquer.
Je trouvais ça stupide et lourd. Mais apparemment,
c’était ce que tout le monde voulait. Toutes
les notes des studios étaient les mêmes. Quand
j’y repense, c’était de la mauvaise écriture.
C’était prendre le public pour des crétins.
Il fallait tout leur servir à la petite cuillère
et ne rien laisser en suspens. C’est pour cela que la
majorité des télévisions commerciales
sont sans intérêt. D’ailleurs, je ne regarde
pas la télé. A part The Sopranos ou South Park
et bien sûr mes propres séries ( Rire ). |